Les Indignés de Richard Lenoir

Les révolutions des Arabes fascinent et inspirent l’Occident endormi au point que de jeunes Espagnols occupent eux aussi depuis maintenant quelques semaines les places de leurs grandes villes, flanqués de quelques Français qui s’y mettent également, autour des places de nos grandes villes à nous.

Les deux mouvements ont été comparés ; manifestants Espagnols et Français se réfèrent au modèle Arabe : un mouvement de jeunesse décentralisé et une contagion de ville en ville, une envie de plus de démocratie. Pourtant, la comparaison s’arrête là. Les Arabes ne sont pas des Européens. Les uns prient Allah avant de lancer l’assaut contre les forces de l’ordre quand les seconds révèrent Saint-Hessel et son Évangile de vingt pages, notes comprises avant chaque prise de parole. Les Arabes partent au combat sans trop se poser de question et font leur révolution, sans doute pour le pire, en ébranlant au passage les équilibres géopolitiques régionaux, déclenchant la guerre en Lybie, la faisant craindre un peu partout ailleurs tout en déversant chez nous un flot continu de milliers de parasites fuyant leur nouvelle liberté. Bref, les révolutions Arabes sont bien parties pour changer au moins une facette du monde alors que pour l’instant, celles des Européens d’Espagne et de France, elles, peinent encore à se montrer au Monde (le journal).

Je suis passé voir ces Indignés parisiens, ces derniers jours. J’avais deux objectifs, sans compter ceux de mon appareil photo : prendre quelques bons clichés à épingler dans mes toilettes et questionner ces jeunes manifestants sur le projet de société qu’ils entendent imposer par la révolution. Il faut bien s’évader un peu, le weekend.

Arrivé à Richard Lenoir, je trouve là une population de mignons étudiants à tatouages et sarouels en lin équitable, des anars des beaux quartiers qui paient l’ISF, quelques vieux communistes-SNCF en retraite, probablement arrivés là par hasard et deux ou trois cloches cherchant à tromper leur routine.

Je parle un peu aux participants. Le premier individu que j’interroge me parle du World Trade Center et de la tour 7, un autre m’assure que la seule différence entre un Inuit et moi, c’est l’épaisseur du portefeuille et qu’il faudrait donc supprimer la monnaie pour en finir une bonne fois pour toutes avec la guerre… Tous se disent résolument non-violents mais m’assurent que le communisme n’est pas le communisme. Que les camps de travail en Sibérie ne sont finalement qu’une dérive totalitaire bien malheureuse et qu’on aurait bien tort de juger un bel idéal sur la base de ses fruits, fussent-ils identiques tout autour du monde depuis presque cent ans. Ils sont touchants, à répéter leurs mensonges avec tant de sincérité et de fougue, sans se rendre vraiment compte que si l’histoire leur donne à nouveau l’occasion d’aller au bout de leurs idées, il faudra bien qu’ils finissent par s’asseoir sur leur belle utopie non-violente pour contraindre ceux qui ne voudront pas donner leur tracteur au kolkhoze ou une pièce de leur appartement à une famille de Maliens fraîchement débarquée et régularisée.

C’est l’heure de l’assemblée générale.

Une douzaine d’orateurs se succèdent. C’est interminable. L’assemblée évoque d’absconses affaires de tuyauterie. Faut-il prendre les notes sur des cahiers à spirales ou sur des cahiers brochés (*) ? La question sera traitée en commission et renvoyée à la prochaine assemblée générale où on tranchera par consensus après débat. Mais qu’est ce que je fous là, à écouter les listes de courses et les procédures de ce rassemblement d’experts-comptables et de greffiers à dread-locks ? Je me casse.

J’incruste un petit groupe, en marge de l’assemblée. Une jeune fille et deux hommes. On raille l’assemblée d’apprentis technocrates. Ils sont déçus que le mouvement ne prenne pas comme en Espagne. Un vieil Arabe à béret nous accoste et nous demande ce qu’il se passe. La jeune fille lui explique les Indignés, Hessel et tout le tralala. Lui nous répond de son accent rocailleux “Ah, mais c’est n’importe quoi ça, eux, c’est des blaireaux ! Moi je vous dis, c’est le FN qui a raison, faut sortir de l’Europe ! Et de l’euro ! Et remettre les frontières !” puis il tourne les talons. Il les a tous sidéré.

Brusquement, l’assemblée s’agite, tout le monde se lève dans un grand mouvement de foule. Ils partent sur la place de la bastille pour une action de choc face aux CRS. Enfin allais-je être témoin de quelque chose. Je n’ai pas été déçu car en effet, nos révolutionnaires ont, pour toute provocation, joué à 1-2-3 Soleil face aux CRS médusés.

Non, décidément, il n’y aura pas d’autre révolution de gauche, en France avant quelques temps encore. Finalement, le seul enseignement qu’il faut tirer de cette expérience est que le mouvement des Indignés Français n’est pas une révolution, mais un nième parti politique de gauche moderne, mondialiste, sans-papiériste post-soixante-huitard. Une sorte d’Europe-Écologie-bis, sans carte de membre et sans adresse postale, en quelque sorte.

* Il s’agit du seul élément romancé du texte. Il reste pourtant de l’ordre des possibles. En effet, les questions abordées aux assemblées générales ne concernent le plus souvent que des détails d’ordre technique. On parle peu d’idées.

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4 réponses à “Les Indignés de Richard Lenoir”

  1. Marcoroz dit :

    C’est surréaliste !

  2. pandawarriorz dit :

    Et pourtant tout est vrai (sauf le débat sur les cahiers, ça, c’est une blague, mais c’était vraiment du même acabit).

  3. Cretinus Alpestris dit :

    Bonjour Pandawarriorz,

    Je passe périodiquement sur votre blog et suis donc heureux de pouvoir lire votre dernier papier.

    Celui-ci semble résumer parfaitement cette modeste “indignation” passagère qui a “secoué” deux ou trois jeunes en mal d’aventures “révolutionnaires”.

    Il traduit parfaitement l’ambiance de l’époque : indignons-nous, mais pas avant d’avoir téléchargé la dernière application “up to date” sur son I-Phone 4 pour savoir quelle sera la météo.

    Révolutionnaires mais prudents.

  4. pandawarriorz dit :

    C’est tout à fait ça. Ils n’ont pas encore assez faim.

    Mais ça viendra.

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